Les origines du post-christianisme

revue de livre

Mark Sayers

“Disappearing Church, from cultural relevance to gospel resilience” (L’église évanescente, de l’adaptation culturelle à la résilience de l’évangile”)

2016, Moody Publishers, Chicago

Sayers fait remonter l’histoire du post-christianisme au moine Joachim de Flore [deuxième personnage sur la photo] qui vécut au douzième siècle. Il divisait l’histoire humaine en trois phases dont la dernière était celle de l’Esprit. Passant de l’âge du Fils où régnait l’institution et l’incarnation, les êtres humains deviendraient autonomes et n’auraient plus besoin ni d’institution, ni de sacrements… c’est l’idée essentielle du post-christianisme, celle d’une forme plus pure et moins concrète qui émerge du christianisme lui-même.

Joseph Bottum montre la parenté évidente entre notre culture post-chrétienne et le christianisme libéral, notamment sous sa forme protestante. Ces théologiens ont essayé d’adapter le christianisme à la pensée des Lumières, en lui ôtant toute transcendance et en soumettant la Bible à une critique intense. Entre le dix-neuvième et le début du vingtième siècle cette théologie libérale a réussi à s’imposer comme le courant le plus influent des églises historiques. Leur but était, en s’adaptant à la modernité, de gagner plus d’influence et de notoriété. Paradoxalement elles subirent une hémorragie et perdir un grand nombre de membres. La plupart de ces membres rejoignirent des églises de type évangéliques ou l’église catholique. Mais beaucoup quittèrent tout bonnement l’église et amenèrent avec eux leur christianisme libéral dans la société. L’église traditionnelle (notamment protestante) s’était ainsi dissolue dans la société en créant une culture post-chrétienne.

Faisons un excursus pour quelques instants: cette migration du courant théologique libéral vers la société est magnifiquement illustré par le “moment protestant” de la fin du 19ème siècle en France. Les protestants sont une force pour la 3ème République et l’avènement de l’école laïque. (CABANEL Patrick, Les Protestants et la République, Éditions Complexes, Bruxelles, 2000). Notons toutefois que dans la France de l’époque certains hommes politiques sont sincèrement convaincus des bienfaits du protestantisme et prennent en exemple le système scolaire allemand. Toutefois cette amitié entre Républicains et Protestants était à double tranchant: le courant libéral était suffisamment fort dans la théologie protestante pour porter des germes d’alliance avec l’athéisme; Ferdinand Buisson en est l’exemple emblématique. Il est du reste tristement comique d’observer aujourd’hui le courant évangélique en France chercher à trouver son “moment évangélique” en influençant les structures politiques ou intellectuelles sans réaliser à quel point cet exercice fut un siècle plus tôt un suicide spirituel.

Cette influence du courant chrétien libéral dans la société d’aujourd’hui se retrouve dans le tableau suivant:

Doctrine chrétienne Pensée libérale résiduelle dans notre société
Le jugement divin et l’enfer Il n’y a ni jugement ni enfer
La moralité personnelle et la poursuite de la vertu Un désir pour le bien commun
Le royaume de Dieu et la Jérusalem céleste La poursuite d’une société civile parfaite et inclusive
Satan et la possibilité du mal personnel et du péché Le péché est un fait social. Le salut vient du rejet du mal qui assombrit la société.
Le salut par le sacrifice parfait de Christ Le salut par l’acquisition d’une sorte de révélation du type des “Lumières”, une compréhension réservée à une élite intellectuelle.
L’Eglise a une forme concrète Une culture basée sur le politiquement correct

 

Lorsque nous comprenons que notre monde post-chrétien est modelé par un christianisme libéral, on peut comprendre plus facilement pourquoi nombre de jeunes adultes quittent l’église aujourd’hui. Aujourd’hui ceux qui quittent l’église ont l’impression de garder leur foi (sous une forme nouvelle…) et ne se doutent pas un instant qu’ils tombent dans un océan athée. Il y a un demi-siècle ces mêmes personnes auraient passé d’une église traditionnelle à une église libérale. Aujourd’hui il leur suffit de quitter l’église: l’atmosphère libérale est dans la société.

En bref le chrétien est tenté de quitter l’église pour la raison suivante: je découvre qu’il y a dans la société qui m’entoure des personnes qui  ne sont pas croyantes comme moi mais qui sont tellement tolérantes, pleines d’amour, engagées pour le bien de la société… et je ne trouve souvent pas cette liberté et ce bien dans ma propre église où les gens sont névrosés et soumis à toutes sortes de restrictions inutiles et d’un autre temps… qu’est-ce que je vais encore perdre mon temps?

Sayers cite ensuite J.K.A. Smith qui a détecté dans ce nouvel ordre moral une résurgence du Pélagianisme.

Pélage [premier personnage sur la photo] vivait au temps d’Augustin et croyait que l’être humain pouvait atteindre la perfection et se sauver par ses propres efforts. Augustin répondit en déclarant que l’homme était irrémédiablement pécheur et avait besoin de la grâce de Dieu. Le pélagianisme était séduisant: le besoin pour l’individu de se définir lui-même, de créer ses propres valeurs au milieu d’une société de seconde classe, trop conventionnelle. Cette jeune élite conduite par Pélage pensait que le péché pouvait être vaincu par l’effort personnel. Ainsi le péché se retrouvait-il à l’extérieur de l’Empire chrétien, dans la société païenne. Il fallait donner à cette société l’exemple d’une vie vertueuse. Au fond le pélagianisme avait une couleur gnostique dans le sens que l’être humain pouvait faire son propre salut.

Sayers applique cette tendance pélagienne à notre époque post-chrétienne et en déduit la chose suivante: dans l’imaginaire post-chrétien, ne pas adopter les sensibilités culturelles progressistes ne vous condamne pas à l’enfer mais aux “ténèbres du dehors” sociales, c’est-à-dire à être rejetés comme non conformes à la société, hors du cadre, d’un autre temps.

Augustin répondit à cette tendance en discernant derrière ce désir de montrer une vie vertueuse une tentative orgueilleuse d’obtenir l’approbation de la foule. Augustin estimait que la rébellion et l’orgueil étaient comme les deux racines de notre nature de péché et que seule une réconciliation avec Dieu pouvait résoudre le problème.

Autre problème issu de ce pélagianisme moderne: Dieu est détrôné et c’est notre souci de bien faire qui est mis à la place. C’est le moi qui devient le critère du bien.

Une autre conséquence: le monde repensé par le post-christianisme est beau mais s’est enfermé sur lui-même et laissant dehors le pays du Sud, les vagues migratoires. Paradoxalement ce nouveau monde inclusif qui prône la liberté individuelle interdit farouchement aux migrants d’entrer dans ce monde et ne leur laisse aucune liberté.

 

Suite de la revue de livre

 


 

Auteur: Co-fondateur et directeur d’étude de l’IFIM, Institut de formation International de Marseille, Jean-Hugues Jéquier a particulièrement à coeur le monde musulman et la formation de leaders chrétiens équipés dans la Parole et dans l’Esprit. Il est marié et père de 3 enfants.

 

SOMMAIRE

1. “le bien le plus élevé est la liberté individuelle” – le post-christianisme
2. Les origines du post-christianisme
3. Jusqu'à où l'église doit-elle s'adapter à la culture ambiante?

 

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