Jusqu’à où l’église doit-elle s’adapter à la culture ambiante?

revue de livre

Mark Sayers

“Disappearing Church, from cultural relevance to gospel resilience” (L’église évanescente, de l’adaptation culturelle à la résilience de l’évangile”)

2016, Moody Publishers, Chicago

Dans le deuxième chapitre, Sayers fait un rapide survol de la manière dont l’église évangélique s’est transformée en fonction de l’évolution de la société, de la période après-guerre à nos jours. Il souligne la manière dont la société occidentale, après la révolution de 1968, s’est préoccupée du “moi intérieur” plus que de politique, laissant une place prépondérante à la psychologie. Or l’évangile prêché dans nos églises s’étant toujours intéressé à l’individu et au “coeur”, il était facile pour l’église de surfer sur cette nouvelle vague, ce qu’elle fit bien sûr.

Notons à ce sujet que nous avons totalement manqué de réflexion biblique solide sur la question. Le monde devenait individualiste, et Jésus s’était bien sûr occupé de la “personne” (voir Paul Tournier: médecine de la personne). Quelle aubaine! La psychologie allait tout naturellement faire son entrée dans nos églises. Aucune formation pastorale aujourd’hui ne se prive d’un cours sur la psychologie. Toutefois il semble que bibliquement le salut soit moins individuel que communautaire (“toi et ta famille”, “pour vous et pour vos enfants”), même si l’aspect individuel garde son importance.  De plus, l’individualisme est clairement condamné par la Bible. Paul enseigne la soumission mutuelle, le respect dans le travail, la société, la famille et l’église. Enfin, on est bien conscient que l’enseignement de la Bible s’appuie sur la repentance, la croix et la vie nouvelle et non sur un salut obtenu par un “travail sur soi”, nouveau pélagianisme.

Sayers continue par commenter le mouvement de la “croissance de l’église” avec l’apparition des méga-church aux Etats-Unis, inspirés par le modèle apporté par le monde de l’entreprise.

Il continue son analyse et observe, comme nous aujourd’hui, que la notion d’engagement et de fidélité a fait place à un public mobile, imprévisible, qui apparaît et disparaît sans raison apparente, laissant les responsables d’église dans un flou artistique. Il parle d’église “flash-mob”. On crée le buzz, on est sur les réseaux sociaux, on attire du monde, mais ce monde ne s’engage pas pour autant. Tout cela au nom de l’adaptation à la culture.

Chapitre trois: l’adaptation oui, mais jusqu’où?

Pour comprendre les limites de l’adaptation de l’église à la culture ambiante, Sayers fait appel à un sociologue, Philip Rieff qui divise les cultures en trois grandes catégories:

  1. La première culture: Cette première culture croît dans plusieurs dieux. L’individu est victime de la fatalité et le monde est rempli de forces spirituelles irrationnelles. Pour y survivre, les individus doivent obéir aux tabous et aux dieux en faisant appel aux sorciers divers pour avoir une protection. Le monde est donc effrayant.

     

  2. La seconde culture: c’est une culture basée sur les écritures, enracinée dans l’éthique du judéo-christianisme. Tout est centré l’adoration d’un seul vrai dieu. L’ensemble de l’univers est harmonieusement ordonné par ce Dieu créateur de toutes choses. Il n’y a pas de tabous, mais il y a des interdictions sacrées et des commandements qui, s’ils sont respectés, assurent la justice et la prospérité de l’humanité. Dans cette seconde culture, Dieu se révèle par l’Ecriture. La religion s’articule autour d’un crédo. L’individu trouve la paix en adorant Dieu et en obéissant à ses commandements dans le monde.

Avant de parler de la troisième culture, l’auteur nous explique quelque chose qui à mon sens est très intéressant, et constitue une clé d’interprétation pour tout le thème développé dans ce livre. Il relève tout d’abord que dans les années 90, l’église se “cherchait”, comprenant que le modèle “croissance de l’église” ou “méga-church” avait fait son temps et que les autres adaptations de l’église ne faisaient pas le poids face au “post-modernisme”. Des auteurs américains bien connus, Donald McGravan et Peter Wagner avaient étudié la missiologie et s’étaient aperçu que dans les pays du Sud, l’évangile croissait à une vitesse exponentielle à partir du moment où les missionnaires avaient cessé d’imposer leur culture occidentale mais avaient fait l’effort de la contextualisation, permettant aux autochtones d’apporter l’évangile dans leur propre langue et avec leur propre culture.

La question que se posèrent alors des hommes tels que Newbigin fut la suivante: comment appréhender la culture post-moderne avec cette conception apprise en missiologie (contextualisation)?

Or pour beaucoup la sécularisation du monde occidental avait conduit à une culture “pré-chrétienne”, c’est-à-dire païenne… la première culture définie par Rieff. Nous devions alors trouver des “ponts”, utiliser les histoires, le langage et les symboles de cette culture pré-chrétienne pour l’atteindre avec autant d’efficacité que les missiologues l’avaient appris dans les pays du Sud.

Rieff note alors que ce raisonnement était faux pour une raison simple: le diagnostic porté sur notre culture occidentale “après sécularisation” était tout simplement faux. Nous n’étions pas passé d’une culture n°2 (judéo-chrétienne) à une culture n°1 (païenne) mais d’une culture n°2 à une culture n°3.

  1. La troisième culture: Les cultures de type trois existent principalement en se définissant par oppistion à la culture numéro deux. Elles ne croient pas dans une vérité plus grande. Il n’y a plus d’ordre sacré. Toute l’énergie de la culture numéro trois se concentre sur la destruction du sacré. Leur seul crédo est l’hérésie, et leur puissance culturelle est centrée sur la transgression des commandements sacrés et des interdictions de la culture de type deux. La seule autorité de cette troisième culture est celle de l’individu, si bien qu’un ordre sacré est impossible à trouver. L’autorité si elle restreint l’autonomie individuelle doit être supprimée.

Cette troisième culture est donc une culture “post-chrétienne”, bien différente d’une culture “pré-chrétienne”. Rien n’est solide dans cette culture de troisième type, tout est corrosif et fait pour détruire le judéo-christianisme. De plus cette nouvelle culture s’est donnée pour mission de rééduquer le monde en propageant son propre credo, qui croit qu’il n’y a aucun crédo sinon celui du “moi”.

En soi, on pourrait se dire que quelle que soit la culture à atteindre avec l’évangile, le principe missiologique de contextualisation devrait fonctionner. Mais cette troisième culture a comme particularité de ne pas avoir de symbole, de coutume d’histoire ou d’identité qui la fonde et qui permettrait la construction de “pont” entre l’église et la société. Car les symboles et les récits changent constamment. Du reste cette troisième culture a atomisé toutes les structures au point que l’église ne sait pas sur quoi s’appuyer pour l’envahir.

Lorsque le christianisme a cherché à évangéliser les cultures “pré-chrétiennes” il a couru le danger de coloniser ces cultures. Mais lorsqu’il a récemment cherché à évangéliser cette culture “post-chrétienne” il s’est fait évangéliser par cette troisième culture qui s’est donnée comme mission d’interdire l’interdit… (notons que ce slogan est apparu en 1968 à Paris).

Lorsque l’église cherche à s’adapter à la troisième culture elle se trouve devant un dilemme: soit elle s’accroche à son credo à propos de la sexualité pour prendre cet exemple, et se trouve totalement disqualifiée dans le paysage, soit elle trouve des compromis, cherche à être plus inclusive… et gagne l’approbation de cette société tout en perdant son “sel”.

Sayers pose la question: que faire dans un tel contexte? La réponse est simple: revenir à l’évangile (Jérémie 6:16), aux “anciens sentiers”. Ne pas chercher des solutions instantanées à tous les problèmes, mais suivre le chemin de la croix avec courage.

A la fin de ce chapitre, Sayers cite Sacks, un rabbin qui est aussi Lord à la chambre des Lords en Angleterre et qui a écrit environ 30 livres, possède 17 doctorats… et analyse notre époque avec un regard prophétique. Il constate le déclin de la civilisation occidentale et propose l’exemple des exilés hébreux à Babylone cinq siècle avant Jésus-Christ comme un exemple de “minorité créative”. Cette notion sera mieux développée plus loin dans le livre qui nous occupe.

 Suite de la revue de livre

 


 

Auteur: Co-fondateur et directeur d’étude de l’IFIM, Institut de formation International de Marseille, Jean-Hugues Jéquier a particulièrement à coeur le monde musulman et la formation de leaders chrétiens équipés dans la Parole et dans l’Esprit. Il est marié et père de 3 enfants.

 

SOMMAIRE

1. “le bien le plus élevé est la liberté individuelle” – le post-christianisme
2. Les origines du post-christianisme
3. Jusqu'à où l'église doit-elle s'adapter à la culture ambiante?

 

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